Le verbe inconnaître est un néologisme, et illustre l’action qui consiste à l’édification de l’inconnaissance. Paradoxe pourriez-vous dire, l’inconnaissance ne se construit pas. Que nenni, c’est un processus, mortifère qui plus est.
Pour commencer à investiguer, plusieurs options quant à la source de cette inconnaissance : • Serait-ce dû au désir d’ignorer ? • Ou bien la paresse intellectuelle à l’œuvre, glissant sur la pente de la facilité ?
Posons que ne pas vouloir savoir est en soi un parti pris, celui de vouloir faire le vide en quelque sorte, en non réponse aux questions qui se posent. Tandis que la paresse intellectuelle élude la notion de volition, faisant ou laissant le minimum se faire, acceptant ainsi de se livrer aux contingences, au hasard.
En arrière-plan de ces deux options, les jours passent inéluctablement, apportant leur lot de réponses. Dans le premier cas le parti pris sera assumé, peu ou prou, voire revendiqué. Dans le second le remords, doublé du regret, emplira la coupe qu’il restera à boire.
Troisième option : • À toute question, la grisante vitesse de la réponse efface le temps du chemin, voire le chemin tout entier. Droit au but, et au suivant, ad libitum. Nouveau réflexe séculaire : clic-clic. C’est l’I.A. puissance n qui n’est pas sans risque(s). • Dit autrement, s’abstraire du temps peut donner le goût de l’éternité, mais quand l’illusion du savoir remplace la connaissance, il peut être opportun de nommer les choses : inconnaître, voire in fine, s’inconnaître.
Sil les sociologues parlent d’agents (c’est nous tous), d’agentivité (notre capacité à agir et concrétiser nos intentions), ils parlent aussi d’agis (nous, par exemple, lorsque manipulés).
Si nous sommes dits intelligents, c’est par le chemin que nous avons parcourus et notre aptitude à faire des liens, à résoudre des problématiques, à répondre à ce qui nous questionne.
Pour mémoire le terme question vient du latin quaerere (chercher) qui a donné quête (recherche) puis conquête. Tout un chemin donc.
Et celui-ci, comme par magie, tendrait à s’évanouir au risque de nous faire perdre connaissance ?
Alors par quel subtil dévoiement le terme d’agent a-t-il pris place dans nos conversations avec nous-mêmes ?
Convenons que nous sommes induits à une forme d’involution, cédant à la curiosité de dialoguer avec un agent conversationnel, histoire de voir. Logique de l’expérimentation bien humaine. Mais pris par le jeu, peut-être régressif, de s’adresser au parent qui sait tant de choses, l’oubli de la distinction de nos fonctions mentales s’installe et se traduit par une dégradation de nos capacités cognitives, quand ce n’est pas de notre personnalité. Tout ceci est documenté par les majors de la tech. Le risque que le logarithme du prêt à penser prenne racine est bien là.
Potentiellement, inconnaître, s’inconnaître, c’est vivre, consciemment ou non, le processus de la perte de connaissance en se dissociant du chemin qui y conduit, comme de celui de la relation, de soi aux tiers comme de soi à soi, ignorer la vertu du temps long. C’est perdre le fil du savoir, marcher insensément sur la voie du retrait de l’apprentissage tout en le cautionnant, se rendre étranger à tout sens critique jusqu’à ne plus pouvoir, par inconséquence, rebrousser chemin.
Cette situation peut faire penser au roman de Joris-Karl Huysmans, À rebours, et à Jean des Esseintes, son anti-héros. Celui-ci s’isole du genre humain (monde trop organique), préfère le faux au vrai, abandonne son agentivité pour se focaliser sur l’artificialité, quitte à se désespérer face à une société qu’il perçoit vide de sens. In fine, son désir de fuir la réalité s’avère cependant impossible et l’enferme dans une névrose ahurissante.
Heureusement nous n’en sommes pas là !